Etre femme chère aux frères ou être mathématicienne?

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En tant que féministes universitaires, on entend souvent que le féminisme est obsolète dans ce milieu, car l’égalité y serait acquise. Les systèmes d’éducation visent l’apprentissage à l’égalité, donc plus tu seras éduqué.e plus tu seras égalitaire, selon la logique (élitiste) des temps. Mais où sont formés les futurs preneurs de décisions qui sont responsables du maintien d’un système sexiste, raciste et classiste? Seraient-ils sourds à cet apprentissage ? Seraient-ils des exceptions? Auraient-ils développé leur vision du monde ailleurs qu’à l’université?

Sans parler du sexisme ordinaire dont souffrent toutes les femmes dans tous les milieux, qu’en est-il du domaine spécifiquement académique qu’est « la » science? En 2005, Larry Summers, président de Harvard à l’époque, crée un véritable scandale quand il suggère que la sous-représentation des femmes en math et en sciences s’expliquerait par une différence entre les sexes au niveau des capacités innées. Il declare: « There may also be elements, by the way, of differing, there is some, particularly in some attributes, that bear on engineering, there is reasonably strong evidence of taste differences between little girls and little boys that are not easy to attribute to socialization.” (Boston Globe, 2005). Ceci vient du président d’une des universités les plus respectées au monde. Le cercle féministe de Harvard à l’époque l’a attaqué pour ses remarques, et il n’a jamais été réélu à son poste, même s’il ne s’en porte pas plus mal (devenu millionnaire et membre de l’administration Obama).

Visiblement, le sujet est sensible. Les maths, ainsi que les sciences quantitatives plus généralement, sont typiquement vues comme les domaines des hommes, au point où certaines auteures féministes qualifient l’exclusion des maths d’élément par excellence qui marque le féminin (Fox-Keller, 1985). Seulement 9 à10 % des postes permanents dans les domaines quantitatifs des universités américaines sont occupés par des femmes, et un quart des doctorant.e.s seulement sont des femmes (Time, 2010). La situation de l’ULB n’est pas sensiblement différente: dans les sciences dures, le pourcentage d’étudiants varie entre 70 et 90%, avec le pire score en informatique (94% d’hommes). L’indicateur des chances de promotion en sciences est de 16,2% pour les femmes et 52% pour les hommes (pour plus d’informations, voir le rapport du Cref, https://www.ulb.ac.be/ulb/presentation/docs/cahierspecial_almamater.pdf).

Comment expliquer cette sous-représentation des femmes en sciences dites dures? L’explication de M. Summers est mauvaise. Comme d’autres qui défendent ce point de vue, il cite comme preuves l’écart entre les scores des hommes et des femmes sur les tests de math, mais une différence innée est loin d’être le seul facteur capable d’expliquer ces résultats. Ces différences innées genrées ne peuvent pas d’ailleurs être démontrées définitivement par des mesures d’aptitudes, parce que le rôle et l’impact de la socialisation restent méconnus. Mary Pipher (Pipher, 1998), la célèbre spécialiste américaine de l’adolescence féminine souligne que jusqu’à la puberté, les filles et les garçons sont égaux en termes de scores, mais que par après, l’écart se crée et continuer à se creuser. Elle explique cela par le poids des stéréotypes de genre, qui commencent à être sérieusement ancrés à la puberté et qui constituent une explication alternative à celle de Summers. Actuellement, il est politiquement correct de viser la parité dans les domaines académiques, et s’il existe encore de la discrimination interpersonnelle simple et directe, elle ne peut expliquer à elle toute seule ces chiffres.

En somme, trois explications sont possibles pour expliquer le peu de mathématiciennes et de scientifiquEs : la discrimination par le genre de la part des professeurs et employeurs, une différence au niveau des capacités innées, et la force de ce que les théoricien.ne.s du genre appellent les contraintes intériorisées. Pour parler le langage des sciences sociales, les contraintes intériorisées sont des stéréotypes qui sont acquis par le stéréotypé et qui deviennent une partie intégrante de son identité, au point où ils guident certains comportements. Le cas dans lequel certaines personnes évitent certaines activités parce qu’elles les voient comme incompatibles avec leurs stéréotype se nomme désengagement ou désidentification. Ce sont des  situations où notre identification à un stéréotype est menacée par une activité potentielle, nous poussant à désengager de cette activité. Pronin et al explicitent un autre type de dissociation entre stéréotypes, qu’ils nomment bifurcation identitaire. Ici, plutôt que de désengager de l’activité qui est incongrue avec son identité stéréotypée, on va minimiser l’importance d’un ou de plusieurs éléments de cette identité et se dissocier des traits associés. Les auteurs s’attendent à ce qu’une mathématicienne qui projette d’avoir des enfants par exemple refoulera ce trait, stéréotypé comme intrinsèquement féminin, dans des situations où son côté mathématicien ressort. Leurs résultats montrent une corrélation négative entre le nombre de cours quantitatifs suivis et l’auto-identification aux traits « féminins », scénario compatible avec la bifurcation identitaire. Par exemple, une étudiante en informatique à l’ULB (une des 6% des femmes inscrites donc) serait moins susceptible de déclarer vouloir faire des enfants qu’une étudiante en sciences humaines.

Cette étude montre que les stéréotypes « féminin » et « mathématicien » sont incompatibles sur plusieurs points, et qu’en réponse à cette dissonance, les femmes scientifiques se dissocient de traits qu’elles considèrent comme typiquement féminins. Ceci soutient l’explication par les contraintes intériorisées de la sous-représentation des femmes en mathématiques. Contrer une discrimination extérieure, c’est une chose. Une question difficile mais que l’on peut envisager d’adresser par les mesures politiques. Par contre, la présence des stéréotypes ancrés dans le chef des femmes est beaucoup plus insidieuse, car elle pousse à l’auto-exclusion. La désidentification et la bifurcation identitaire sont des termes scientifiques pour dire que les femmes se voient confrontées à un choix intérieur: être féminin, ou être mathématicien.

La solution est facile à énoncer mais difficile à implémenter : arrêter la propagation des stéréotypes genrés, racisés et autre à travers leur déconstruction théorique systématique et à travers une réforme éducative. Il faut montrer des femmes scientifiques aux étudiant.e.s, le plus possible. Il faut cesser la sexualisation des étudiantes en polytechnique. Il faut cesser les rappels à l’ordre permanents qui sont les images objectivantes sur le campus. Les étudiantes doivent avoir le droit d’étudier et de vivre leur parcours universitaires sans être réduites à des objets, sans ces rappels que quoi qu’elles fassent, elles restent avant tout femmes, destinées à être vues et pas à voir, à être chère, comme la liberté, la sagesse, et la vérité, aux hommes, mais pas à chérir la liberté, la sagesse et la vérité pour elles-mêmes.

Que l’on suive le courant cognitiviste pour considérer que certains traits sont déterminés génétiquement ou que l’on soit parmi les déconstructionistes les plus radicaux, une chose est certaine : on ne peut pas montrer actuellement que des différences au niveau de la performance entre différents groupes humains résultent d’une différence innée, car il n’existe pas de groupe de contrôle quand on teste l’influence de la socialisation sur la réussite ou sur la performance. Encourageons donc nos filles à faire des maths, et si après 200 ans de socialisation neutre, on constate encore ces différences, alors, peut-être, on pourra parler de différences innées, et rétablir la réputation du pauvre Larry Summers. En attendant, cessons de parler des étudiant.e.s comme s’ils et elles échappaient à une socialisation très puissante: ils et elles ont très bien intégré, comme tous les Belges, la distribution des tâches en fonction du genre; elles et ils sont formé.e.s à éterniser le sexisme, et l’université a la responsabilité d’oeuvrer contre cette éternisation et de leur fournir les outils pour passer outre. Combien de brillantes mathématiciennes et informaticiennes potentielles étudient actuellement des sciences humaines? Combien de psychologues brillants se trouvent en informatiques? Aider des étudiant.e.s à déployer pleinement leur potentiel est un des rôles les plus importants de l’université, et ce ne sera jamais possible sans que nous discutions ouvertement de ce qui les en empêche. A cette fin, nous invitons toutes les étudiantes en sciences à l’ULB à nous communiquer leur constat afin de formuler des revendications concrètes aux autorités universitaires : comment vivez-vous la conjonction de ces stéréotypes présentés comme incompatibles ? Comment vous sentez-vous ? N’hésitez pas à en parler autour de vous et à nous envoyer un mail à cerclefeministeulb@yahoo.com.

Nous voulons être plus que la femme si chère que chantent les frères. Nous voulons chanter avec eux la sagesse, la vérité et la liberté et nous en sommes entièrement capables.

Eleanor Miller

Bibliographie

Evelyn FOX KELLER, Reflections on Gender and Science, Yale University Press, New

Haven & London, 1985.

« Why Larry Summers lost his job », Boston Globe, 17 janvier 2005.

Pipher Mary, Reviving Ophelia: saving the selves of adolescent girls, 1995, Random House, New York.

Luscombe B., “Explaining the complicated women+math formula”, Time Magazine, 20 October 2010.

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