Ma première Coupe du Monde (du foot. Masculin.)

J’ai grandi sans télé. Ceci avait certains avantages : me laisser un espace pour forger mes propres opinions, m’éviter d’intégrer certains clichés ou encore me laisser du temps libre pour d’autres activités culturelles. Ceci avait aussi l’inconvénient notable de faire de moi une citoyenne absente de tout un bagage culturel, d’un véritable langage de cohésion sociale, celui qui est constitutif même de la citoyenneté belge. Ceci est d’autant plus vrai que mes parents ne sont pas, eux, belges, et que ces références culturelles dont sont outillé.e.s tou.te.s les « vrai.e.s » Belges ne pouvaient pas non plus me venir d’eux. Nous, les six enfants de mes parents, sommes donc porteurs d’un ensemble de références culturelles particulier, notre culture américaine s’arrêtant en 1970, quand mes parents ont migré, et notre culture belge faite de bribes récoltées à l’école et dans la rue. Chez nous, comédies musicales en VHS plutôt que les versions doublées de Starsky et Hutch, Paul Simon et Joan Baez plutôt que Destiny’s Child, et, pour en venir au sujet qui m’occupe aujourd’hui, baseball plutôt que foot. Adolescente, j’ai râlé sur mes parents pour cette privation, qui me paraissait être une punition considérable car rendant opaque les rituels sociaux des cours d’écoles. Maintenant, je suis plutôt reconnaissante, parce que grandir dans une bulle a certainement des avantages. Mais bon, il y a bien un moment où il faut s’intégrer, il paraît, alors cette année, influencée par mon compagnon, j’ai accepté de faire ce que j’ai toujours refusé : suivre la Coupe du Monde. A la télé.

Bien avant le premier match, suivant les protestations au Brésil et les horreurs qui s’y passaient et qui s’y passent encore, j’avais l’intention de boycotter et je portais un jugement sur ceux et celles qui le regarderaient. Cependant, voyant l’amour de mon compagnon pour ce sport, et le dilemme morale qui se présentait à lui, j’ai décidé que ma condamnation morale des spectateur.rices était un peu facile, et que mon boycott ne revenait pas à un sacrifice à fins utiles mais était plutôt l’équivalent du boycott de l’alcool par un mormon : je ne l’aurais de toute façon pas regardée, je n’allais de toute façon pas la regarder. Les consommations nocives étant multiples, chacun.e fait ses calculs éthiques en fonction des causes, et des consommations, qui lui tiennent à cœur. Lui, il tient au foot, et l’amour étant un peu transitif, j’ai décidé de m’initier à ce sport que mon compagnon aime tant, et accessoirement, d’en profiter pour apprendre un langage que parlent plus de trois milliards de spectateurs. Comment ne pas être curieuse face à un phénomène qui fédère autant, traversant les frontières linguistiques et culturelles qui arrêtent les activités moins consensuelles?

Au début, premier match, second match, je ne comprenais pas bien les règles du jeu. J’écoutais donc attentivement les explications patientes que me fournissait mon compagnon, suivant le cliché bien ancré du couple hétérosexuel inégale face au foot. C’était plus intéressant que je ne croyais, et vu à travers ses yeux de passionné, le foot me paraissait enfin être plus que la somme de vingt-deux hommes qui courent après un ballon de manière plus ou moins aléatoire. Lui, je le répète, il aime le foot. Très fort. Et, politisé comme moi, il y voit, en contrepartie aux problèmes d’argent, aux violations des droits humains, à l’encouragement au sentiment nationaliste, un terrain où tous sont égaux ; un monde où un enfant de rue peut dépasser un enfant de clubs privés; un monde où les Etats-Unis n’ont pas plus chance de gagner qu’un autre ; un monde qui est bien un incubateur du nationalisme, mais où, contrairement à celui de la guerre, parfois les petits gagnent et les grands pleurent. En somme, il voit des aspects politiques du foot qui sont positifs, et auxquels je n’avais jamais pensés. Malheureusement, moi, qui n’ai jamais aimé le foot, j’ai aussi pu constater des aspects moins réjouissants : racisme, classisme, domination économique, violences commises par les forces de l’ordre, prostitution illégale foisonnent autour du Mondial. Comme le sexisme. Ici, je veux parler du sexisme. J’ai besoin de parler du sexisme, parce que la coupe du monde, comme le monde, est sexiste. Horriblement sexiste, misogyne, exclusif, représentant tout ce qui pue pour les femmes. Violemment sexiste.

Premièrement, la différence d’intérêt populaire pour le foot féminin et le foot masculin est telle que le foot par défaut, c’est le foot masculin. On ne doit pas préciser de quelle coupe du monde il s’agit quand on en parle, celle du foot masculin c’est LA coupe du monde. Les plateaux de commentateurs et analystes sont presque exclusivement (surprise !) de sexe masculin. Par ailleurs, les coupes du monde de foot féminin et masculin sont organisées par la même fédération. On pourrait donc s’attendre à un dialogue entre ces deux. Le président de la FIFA (Blatter pour les intié.e.s ^^) ne pense pourtant pas à profiter de la médiatisation extrême du foot masculin pour faire connaître sa contrepartie féminine et préfère suggérer aux footballeuses de jouer en minishort pour attirer des supporteurs. Certes, que le sport par défaut soit masculin n’est pas particulier au foot. Dans le paysage des sports de haut niveau, à part quelques uns où on s’intéresse aux femmes au même titre qu’aux hommes, les femmes sont largement délaissées. Le softball, le basket féminin ? On ne saurait où regarder ces compétitions même si on s’y intéressait. Elles ont bien lieu, néanmoins.

Nombreuses.x sont celles et ceux qui me rétorqueront qu’en matière de sport, les femmes ne sont juste pas au même niveau que les hommes, et que c’est pour cette raison que l’on prête si peu d’intérêt à leurs jeux. D’ailleurs, « ce n’est pas sexiste de le dire, c’est biologique ». Les supposées différences physiologiques entre les femmes et les hommes sont plus complexes qu’il ne parait, mais il s’agit là d’un long débat que je n’ai pas envie d’aborder ici, d’une part parce que ce n’est pas le sujet, et d’autre part parce que ce n’est pas nécessaire à mon argumentaire. Le fait est que, à un tel niveau athlétique, les différences entre les joueurs et les joueuses sont nettement moindre que celles entre le commun des mortels et des footballeuse.rs professionnels. Le jeu est donc bien intéressant, avec des femmes comme avec des hommes. Les prouesses techniques, l’esprit compétitif, les histoires humaines de « zero to hero » et vice versa, tout ce que l’on aime dans le foot masculin est aussi présent dans le foot féminin. Ce qui explique le manque d’intérêt pour le foot féminin n’est donc pas la performance athlétique, mais simplement le fait que ce sont des femmes exploitant des talents physiques autres que sexuels, et ceci reste une idée révolutionnaire. Une femme est à son top physique quand elle est bonne, un homme, quand il est fort. Ce qui fait de ces athlètes masculins des dieux est le même cliché genré que ce qui a fait d’Axelle Despiegelaere une déesse, même temporaire. Il faut se l’avouer, même si c’est douloureux : il est encore aujourd’hui quasi impossible pour une femme de réussir sans que cette réussite passe par sa sexualisation. Le monde du foot est un monde où chaque genre à son rôle : des hommes forts, des femmes bonnes et dociles, les supportrices sexuellement disponibles représentant l’archétype même du féminin, parce que « derrière chaque grand homme il y a une femme. »

Ce qui fait du foot le sport le plus apprécié de tous est sans doute l’antiélitisme qui fait rêver tous les petits garçons, des favelas aux banlieues de Paris. C’est une belle chose, de faire rêver des enfants qui n’ont rien. Mais de quoi doivent donc rêver les petites filles de la rue ? De grandir assez bonne pour occuper la place d’une Axelle ? De grandir assez bonne que pour épouser un diable ? Le sport est loué pour les rêves égalitaires qu’il véhicule, mais si ces rêves ont une certaine beauté, une certaine justice, un aspect David contre Goliath, cette justice est réservée aux hommes. Il est beau que même les héritiers les plus riches ne peuvent s’acheter du talent ; il est beau que pauvres et riches luttent à armes égales quand il s’agit de prouesse physique. Mais qui pense à armer les filles, même celles qui ont ce talent? Les petites filles ne peuvent aspirer à jouer à David (Davida ?) contre Goliath (Goliatha ?) sur le terrain du sport, car elles sont reléguées au camp des David a priori et ne sont même pas dignes d’une chance contre Goliath, qui est occupé avec des choses plus sérieuses. Comment devons-nous, donc, femmes, apprécier ces histoires de succès ? En mettant nos casquettes de mères, peut-être, en prenant le rôle de celles qui se soucient du bien-être de l’autre, avant le sien. Si le foot ne fait pas rêver les femmes, c’est parce que ces portes nous sont fermées. Les petites filles rêvant de se sortir des favelas peuvent rêver du show-business et du mariage. Oh joie. La Coupe du monde fait sans doute rêver des filles, car les femmes n’en sont pas totalement absentes, loin de là. On parle d’elles, beaucoup. On parle d’Axelle Despiegelaere, on parle des WAGS, on parle des supportrices. On évalue la bonnassitude de toutes celles qui se montrent à la télé. Petites filles, rêvez de gloire sexuelle, car on ne parle pas des joueuses féminines, de leurs combats, de leurs récits de succès, et on attendra longtemps avant d’entendre l’expression HABS (husbands and boyfriends). En somme, on nous offre des rêves de domination plus ou moins confortable.

Il n’y a pas de mal à aimer le foot, même beaucoup, même à la folie, mais ne nions pas que le foot masculin médiatisé est une zone interdite à tout accomplissement féminin non-sexuel. Une journaliste analyste hautement compétente ? Une gamine mineure qui fête la fin de ses exams avec un voyage au Brésil ? Une femme qui partage sa vie avec un joueur de foot ? Toutes sont immédiatement et brutalement réduites à des êtres entièrement sexuels, et hiérarchisées en fonction de leur baisabilité. Le Mondial est un trou noir où toutes nos luttes sont effacées, où les compteurs féministes sont remis à zéro, et ce, devant plus de trois milliards de téléspectateur-rices qui y consentent avec enthousiasme.

Oui, plus de trois milliards de téléspectatrices.eurs. 3,7 milliards assis.es devant le match d’ouverture cette année, pour être précise. La distribution des rôles respectifs des hommes et des femmes dans la Coupe du monde est donc tristement consensuelle. Pour moi, qui ne suis pas habituée ni au foot ni à la télévision de manière générale, le sexisme flagrant de l’événement et le manque de buzz autour sont choquants. J’étais folle de rage en visitant la page facebook de cette jeune tournaisienne, voyant les commentaires incitant au viol d’une gamine. Je suis folle de rage à l’écoute des supporteurs dans un café qui jouent à « baisable, pas baisable », chaque fois que la caméra tombe sur une personne qui aime le foot et qui est de sexe féminin. Je suis folle de rage face à l’acceptation généralisée de tout ceci, comme si cela était normal éthiquement comme statistiquement.

Cela est tellement consensuel qu’il est impossible de parler de ce sexisme sans être silenciée, sans être considérée comme « pas drôle ». Ma colère est illégitime, il paraît. Ou au mieux, légitime, compréhensible, mais quand même, c’est la coupe du monde merde, calme tes nerfs, on fait une exception. Mais justement, c’est l’événement le plus regardé de tous : si le sexisme n’est pas grave pendant la coupe du monde, quand est-ce qu’il le sera ? Si ça ne compte pas là, quand c’est tellement flagrant, quand est-ce que ça comptera ? Quand ça touche à des phénomènes marginalisés ? Quand on ne doit pas du tout se bousculer, faire un effort pour le déconstruire ? Quand ça ne coûte rien ? Le foot fédère, alors pourquoi ne pas en profiter pour lancer une conversation importante ? Il n’y a pas de lien nécessaire entre performances sportives de haut niveau et sexisme, ou du moins, cela reste à tenter. En attendant, j’apprends à apprécier ce sport, mais je refuse de laisser taire mon indignation à coups rhétoriques de « c’est un truc des masses », « c’est sacré, le foot », ou de « tu ne peux pas comprendre. »

Si, je peux comprendre. Je pense comprendre. Je vois l’attrait, et je vois ce qui m’agresse ; je vois des personnes renvoyées à la même essence féminine que moi, puis réduites et niées. On parle des veuves de la coupe du monde, ces WAGS emmerdantes qui râlent. On nous ressort cliché après cliché sur les femmes et le sport, sur le fait qu’elles n’y comprennent rien, que ça les gonfle, et on préfère renvoyer cela à une condition génétiquement programmée que s’interroger du pourquoi. Ceci est une domination en soi, ce mécanisme par lequel on renvoie la faute sur celles qui en pâtissent. En tant que spectatrices, voyant ces violences symboliques commises contre des personnes uniquement parce qu’elles ont le malheur d’appartenir à la même catégorie que nous, comment devrions-nous réagir ? Pourquoi les femmes ne se fâchent-elles pas plus face à la coupe du monde ? Hommes glorifiés, objectivation sexuelle constante, un sexisme qui ne se cache pas ; l’absence  des footballeuses, pour qui il n’y a pas de place dans le plus grand événement footballistique, et j’en passe. Si nous n’aimons pas le foot, cela s’explique par le fait que nous sommes génétiquement programmées pour faire des glaçons dans la cuisine comme des bonnes WAGS et lever les sourcils d’une moue indulgente quand nos hommes et leurs amis évaluent toute personne de sexe féminin qui apparait dans ce monde d’hommes; parce que nos hormones mystérieuses canalisent notre esprit de compétition vers les autres femmes, la compétition pure serait opaque pour nous ? Non. Je dis non. Femmes, nous avons raison de ne pas aimer le foot masculin de ce niveau. Il n’y a pas de place pour nous dans ce monde.

Cette expérience m’aura appris à aimer le foot, et je décide donc dorénavant de m’intéresser au foot féminin ; de devenir fan inconditionnelle de RSC Anderlecht (femmes), maintenant que je connais les règles. Je vous inviterai en début de saison à m’accompagner dans leurs tribunes. Vous qui aimez le foot, regardez avec moi les femmes, et pas d’un œil sexuel ; regardez les comme ce qu’elles se sont battues pour devenir à vos yeux : des êtres humains, capables de tout. Rejoignons le petit million de téléspectateur.rices du Mondial féminin et cessons de gonfler les rangs déjà trop gonflés des supporteurs des hommes. Et si nos HABS veulent faire des glaçons et remplir les bols de chips pendant la coupe du monde de foot féminin, parce que « chéri, c’est vraiment très important pour moi », alors tant mieux. Et s’ils tentent de sexualiser les joueuses, parce que ce sont des femmes, qui même au top de leurs professions ne sont qu’une paire de seins, et parce qu’elles joueront bientôt en minishort moulants selon la super idée de Blatter, soyons pédagogues mais restons indignées.

Par ailleurs, tout ceci m’aura rappelé la nécessité de lutter, en permanence, parce que si un phénomène aussi sexiste peut fédérer trois milliards de téléspectateurs, camarades, nous ne sommes pas sorties de l’auberge.  Moi qui ai grandi sans télé, moi qui suis une femme, j’ai tendance à me dire que ce n’est pas compliqué d’arriver par soi-même à la conclusion que les femmes sont des êtres humains, dignes de respect, et non pas des objets à évaluer et à réduire. Ne parlons-nous pas comme des humains ? Ne marchons nous pas comme des humains ? Ne sentons nous pas l’humain ? Visiblement, nous sommes loin de l’évidence, et même proches de la résignation. Peut-être que Les initié.e.s au féminisme habitent malheureusement trop souvent un monde parallèle à celui des supporteurs de foot, mais le féminisme, c’est pour tou.te.s, et tou.te.s en sont capables. Alors, me voici pédagogique, m’adressant à tou.te.s : hommes, vous qui participez à l’objectivation des supportrices, dites-vous que ces femmes sont agentes ; qu’elles sont là pour regarder le match ; que déclarer que vous la baiserez bien, c’est lui faire violence, parce que si vous la baisiez, ce serait comme elle veut, pour qu’elle jouisse aussi ; ce ne serait pas la pénétration frénétique et violente que vous décrivez sur les réseaux sociaux, ou du moins, vous ne pouvez le savoir a priori ; que vous ne savez pas si vous aimeriez lui faire l’amour ou pas, parce que vous ne la connaissez pas ; que vouloir baiser quelqu’un.e sans lui attribuer le même statut d’agent dont vous bénéficiez est objectivant et relève de la culture du viol. Les supportrices qui passent à l’écran, comme vous, comme moi, sont humaines. Elles sont pourtant traitées comme des objets car c’est la seule place laissée aux femmes dans le foot médiatisé. Pensez-y et ne me demandez pas d’aimer CE foot. Hommes, aimez si vous voulez, mais conscientisez un peu les privilèges qui vous rendent accessible cette expérience positive et sachez que nous demander de la partager avec vous, c’est trop demander, pour certaines au moins ; que si nous n’aimons pas le foot, c’est pour des raisons légitimes. Femmes, qui regardez le Mondiale, aimez le foot, mais ne faites pas l’erreur de penser que vous êtes différentes de cette Axelle qui fait le buzz. Ne dédouanez pas vos HABS parce que vous pensez ne pas être une bimbo mais une « vraie femme », et donc que ça ne pourrait être de vous qu’ils parlent. Si, c’est de vous qu’ils parlent, car tout ce qu’ils savent d’Axelle, tout ce qu’ils doivent savoir pour la déconsidérer autant, c’est qu’elle porte l’étiquette « femme ». Comme vous. Ne vous trompez pas. Si c’est le foot qu’on aime, les alternatives sont là : regardez avec moi la coupe de foot féminin. Accordons à ces athlètes le respect qu’elles méritent ; elles se battent, comme les Diables, sur un terrain hostile ; reconnaissons-le. Reconnaissons-les. Et reconnaissons-nous.

Eleanor Miller

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