Violences faites aux femmes: en direct d’un nombril féminin belge (genre).

Ce 25 novembre était un jour pour militer, et qui dit militer dit s’exprimer. J’ai cependant eu beaucoup de mal à m’exprimer en ce jour, d’une part suivant ce qu’ont dit d’autres et admirant leur pertinence, et d’autre part restant paralysée par les complications: les violences commises à l’égard des femmes, c’est trop grand; est-ce un phénomène ou une multitude de phénomènes; puis-je prétendre en savoir quoi que ce soit avec mon expérience quand il y a des femmes qui subissent inimaginablement pire que tout ce que j’ai vu? Ne serait-ce pas mieux de me taire, d’écouter, et d’apprendre?

Beaucoup a été dit aujourd’hui, et j’ai appris énormément de choses, que je ne vais pas répéter ici. Que puis-je contribuer à la discussion? Finalement, j’ai décidé que ma toute petite contribution, si difficile à élaborer, serait de nature nombriliste. Je ne peux pas plus. Parce qu’au-delà des complications théoriques et pragmatico-politiques, j’ai eu des difficultés émotionnelles à formuler ce message. Parce que quand il s’agit de parler des violences que subissent les femmes en Belgique, avant d’être universitaire habituée à un certain vocabulaire et à développer des refléxions bien construites sur base de sources fiables, avant d’être quelqu’un qui lit les rapports, avant d’être une femme dotée de techniques « scientifiques », je suis une autre:

je suis une enfant qui est seule; une adolescente qui a honte, qui épaule la responsabilité d’avoir été ciblée, choisie; une jeune femme qui prend le soin de ne montrer ni ses bleus, ni ses larmes, ni les trous grandissants dans son estime de soi, même à ses plus proches, même à d’autres dans des situations similaires, à qui elle répète cent fois que c’est inacceptable, ce qui leur arrive, à ELLES. Et puis je suis moi, aujourd’hui, qui ne suis plus la « même », qui ne suis plus ni cette enfant, ni cette ado, ni cette jeune femme, mais leur mère poule à elles toutes; mère poule qui leur tient le discours que je tiens avec toutes les victimes que je croise; mère poule qui a la haine que personne n’ait rien vu, et la haine frustrée contre ses protégées de ne rien avoir dit. S’y ajoute la haine d’une soeur, d’une amie de femmes qui n’avaient pas à subir ce qu’elles ont subit. Et j’en passe. Et toutes ces avatars femelles qui vivent en moi avec leurs blessures encore ouvertes ne savent pas s’exprimer avec les techniques rhétoriques exigées pour un discours public, pas aujourd’hui.

Tout ce qu’elles savent dire, celles qui vivent en moi, est banal, connu; et elles ne sauraient juste le dire, elles doivent le gémir, le crier. Elles veulent dire que les femmes, c’est NOUS, elles et moi et nous toutes, et que ces NOUS sont des JE qui ressentent; et que ça fait mal de voir ce qui nous arrive, et que ça fait mal quand ça nous arrive. Tout ce qu’elles veulent adresser au public comme message, c’est que nous souffrons, et que c’est grave. Quand on parle de violences faites aux femmes, on parle de traumatismes physiques, d’invasion totale de son propre corps, de vies qui doivent être menées malgré des rappels quotidiens qu’on ne vaut rien, qu’on ne vaut pas mieux que la porte sur laquelle on tape quand on a la rage. De déchirure, de sang, de vies éteintes. « CEST GRAVE, ALORS QUOI? QUEST-CE QU’ON FAIT? » Elles ont la haine, et même si elles commencent à aller mieux, ça met du temps, alors pardonnez-moi-leur-nous ce récit mal construit, qui n’en est même pas vraiment un.

Pensant à la foule de féminins qui vivent en moi, chacune gelée en un instant de souffrance, aujourd’hui j’ai aussi pensé à l’invisibilité de ce que portent les femmes, se baladant, travaillant, aimant, de leurs fardeaux trop souvent secrets; à ce qu’on attend d’elles, qu’elles gèrent, qu’elles aillent mieux; et à  « aller mieux », à ce que cela peut bien vouloir dire, à comment on peut y arriver; de nouveau, je n’ai pas autre chose à contribuer que mon propre récit, de comment je fais pour « aller mieux »:

Moi, vivant avec un homme violent et pensant le mériter; il y a quatre ans, tomber sur des récits de femmes qui, clairement, ne le méritaient pas; EUREKA l’idée que peut-être que moi j’étais comme elles; rupture, déménagement, goût de la liberté; puis, me reconstruire, renfermée sur moi dans ce processus douloureux; puis commencer à ouvrir les yeux sur les autres femmes et ce qu’elles subissent, mais toujours traçant des distinctions entre mon vécu, qui ne reflétait rien de systémique mais la folie d’un individu sur qui je suis mal tombée sans raison aucune (bien-sûr), et elles, qui viennent d’un milieu où « tout le monde fonctionne comme ça, ils sont machistes ». Puis commencer à lire, commencer à devenir féministe; à voir la nature systémique de ce qui m’est arrivé, à voir comment notre fonctionnement social y contribue; à assimiler petit à petit la douloureuse réalisation que, dit simplement, il y a un sérieux problème, ici, et maintenant, sur cette Terre. Ce n’est PAS normal.

Des messages simples, et pourtant portant des réalisations difficiles; des messages d’espoir. Des messages répondant à mon SOS silencieux, et portés grâce aux personnes qui se bougent pour changer les choses, parce que ce chemin que j’ai fait, je ne l’ai pas fait seule. Je n’aurais pas pu le faire seule. Je l’ai fait accompagnée de toutes vos actions, vous les militantes et autres personnes empathiques; des interrogations d’un rare medecin qui s’intéresse sans contrôler, aux campagnes de sensibilisation, de bouquins connus aux paroles d’amies assez courageuses pour me raconter ce qu’elles ont vécu; vous étiez là, et pour cela, l’ado en moi vous aime comme on ne peut aimer qu’une sauveuse, ou plutôt une armée de sauveuses. Donc, à travers les lignes politiques, les guerres de budget, le « terrain vs. théorie », à côté de tous les discours que je tiens, que je tiendrai encore, sur différents modes d’actions, différentes idéologies, aujourd’hui je pense à aller mieux et donc je pense à celles qui se bougent.

Aujourd’hui etait donc un jour pour exprimer des revendications, pour attirer l’attention du public sur les horreurs que sont les violences que subissent les femmes; pour moi c’était un jour de haine, un jour pour parler comme la petite fille que j’étais. Je HAIS que des femmes souffrent; mais pour moi (et mon nombril), aujourd’hui est aussi un jour pour se rappeller que, malgré tout, face à un système qui a parfois l’air impossible à dégager, il y en a qui se bougent pour nous toutes, et qui ainsi sauvent des vies; un jour pour remercier tou.te.s les lobbyistes féministes; les militantes de terrain; les voisin.e.s qui appellent les flics; les flics qui écoutent, les ami.e.s qui insistent, etc. Un jour pour rappeler que ce n’est pas VRAI que « ça ne sert à rien, finalement ». Un jour pour accepter sa haine et pour remercier les allié.e.s qui nous montrent comment cette haine peut devenir créatrice plutôt que déstructrice; les allié.e.s qui sont là pour montrer que d’autres voies sont possibles, même si elles en empruntent parfois que je préfère éviter; je pense à cette alliance qui m’a sauvée, qui en sauve d’autres, qui est le seul pouvoir capable de nous sauver toutes.

Eleanor Miller

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