Adresse à Elisabeth Badinter et à celles et ceux qui l’écoutent volontairement

 

Chère Madame Badinter,

l’ULB vous honorera, avec votre moitié, ce vendredi 20 septembre, du docteur honoris causa. Lors de cette occasion, vous serez invitée à  prononcer un discours qui portera sur le thème « justice et égalité ». Nous, les membres du Cercle Féministe de l’ULB, qui tenons à ces valeurs, invitons tou.te.s à déconstruire avec nous votre discours pour révéler, ou dévoiler si vous préférez, ce qui se cache derrière. Votre présence au sein de notre université est une merveilleuse occasion pour nous de montrer en quoi vous êtes représentative d’un courant, malheureusement majoritaire, que nous percevons comme une des premières sources d’oppression des femmes européennes actuellement, celui qui encourage à la consommation aveugle.

Oui, madame Badinter, nous avons des critiques à vous adresser. Nous ne sommes pourtant pas une association communautariste. Nous sommes composées majoritairement d’étudiant.e.s de l’institution libérale et laïque qu’est l’ULB, et nous prônons l’entente de tou.te.s. Le vivre ensemble nous est cher. Seulement, nous souhaitons une définition soucieuse de ce terme, qui évite de demander à certain.e.s de faire plus de concessions que d’autres pour y arriver. Nous ne sommes pas non plus des agent.e.s secret.e.s de la Leche League, mais nous sommes plusieurs à être mamans et à s’être épanouies pleinement dans ce rôle et dans l’allaitement, tout en menant de front une vie académique et professionnelle. Nous refusons avec vous un naturalisme qui réduit les femmes à des agentes de reproduction, mais nous refusons également votre human-isme, qui est un –isme du même type que le sex-isme, et qui érige l’Homme en priorité non seulement première, mais unique. Ni éco-féministes, ni héritières de Lévi-Strauss et de son équation d’équivalence femme/nature, homme/culture, nous tenons cependant à notre planète, et considérons les dilemmes qui opposent émancipation et soucis écologiques comme des problèmes réels pour lesquels doivent exister des solutions.

Nous ne sommes pas victimaires, mais nous comptons parmi nos membres beaucoup de victimes, victimes de violences dont vous niez soit l’existence, soit l’importance, soit la spécificité de genre : violences sexuelles, violences conjugales, violences psychologiques, violences auto-infligées dans la haine de son corps, dans la haine de soi-même. Nous sommes des victimes qui nous battons pour accepter et faire accepter cette étiquette, étiquette que vous prétendez si facile à porter et à réclamer. Vous dites ne jamais avoir connu de telles violences, mais voilà nos réalités, auxquelles nous avons été confrontées. Voilà les réalités de la génération d’adolescentes post-Y2K. Voilà les réalités qui nous poussent à mener une réflexion sur leurs sources et sur comment les combattre, les réalités qui font de nous des féministes. Vous qui connaissez si bien notre situation, vous estimez que les victimes ont toujours raison. Mieux, elles ont droit au respect. C’est ainsi qu’aujourd’hui on attire la sympathie et la commisération. [1], mais avez-vous déjà tenté de déposer une plainte pour violence sexuelle ? Pensez-vous que ces récits qui racontent des policiers incrédules qui pointent les victimes du doigt et un système judiciaire qui échoue, qui déçoit femme après femme, ces récits Steubensvilliens, ces récits que les femmes déchirent d’elles-mêmes afin de les partager avec un monde qui y reste hostile, pensez-vous qu’il s’agit de bluff, que les femmes sont tellement pathétiquement assoiffées d’attention qu’elles se plaignent sans cause ? Vous qui prétendez lutter pour la libération des femmes, avez-vous si peu de sympathie et de respect pour nous autres que vous ne savez même pas nous écouter ?

Avec vous,  nous refusons l’idée que l’homme est un ennemi à abattre ; certains d’entre nous sont de sexe masculin, et nous tenons, comme vous, à en croire notre cher Conseil d’Administration, à l’égalité et à la justice. Nous respectons les hommes, trop que pour accepter votre lecture de la situation. En effet, vous refusez de manière virulente la nature systémique du sexisme en Europe francophone, que l’on peut lire en mettant en lien les différentes violences que vous tenez à distinguer, pour en minimiser certaines. Vous dites prendre ce chemin rhétorique pour déconstruire la notion que l’homme serait l’ennemi, que les femmes qui font ces liens sont victimaires et misandres, des paranos du patriarcat. Cependant, ce chemin mène dans une direction contraire à celle où vous aboutissez. Vous n’aimez pas les chiffres, mais le nombre moyen de plaintes de viol par jour en Belgique est d’au moins sept. Que faites-vous de ce chiffre ? Vous refusez la nature systémique du sexisme et l’analyse selon laquelle il existe une culture du viol qui passe par le harcèlement sexuel au travail, par exemple, par les violences psychologiques, et bien sûr, par les médias, dont notamment, la publicité (nous y reviendrons). Devons-nous comprendre que ces viols sont le résultat d’une nature animale de l’homme ? Ou peut-être seraient-ce des individus qui sont accidentellement nés capables d’une telle violence contre notre genre ? Dans le premier cas, vous vous contredisez ; dans le deuxième, vous devriez nous expliquer comment se fait-ce que de telles violences n’aient pas de contreparties chez les femmes. Ces viols sont les faits d’hommes dont les tendances violentes doivent venir de quelque part, et nous n’avons pu trouver d’explication originaire, de genèse, dans vos écrits.   

L’homme n’est pas un ennemi, certes, mais il constitue la classe privilégiée dans notre système sexiste. En tant que privilégié, il risque de défendre ses privilèges, même sans en être conscient. Donc, quand vous demandez comment faire avancer l’égalité des sexes sans menacer les relations des femmes aux hommes[2], ce que vous dites, en substance, est « comment empêcher les féministes de faire avancer l’égalité des sexes ? », car atteindre l’égalité des sexes passera nécessairement par l’annulation des privilèges de certains, la nature des inégalités sociales systémiques l’exige ; et cette annulation de privilèges a tendance à embêter les privilégiés, même s’ils sont de bonne foi. Si vous êtes sérieuse, quand vous prononcez cela, ou encore  pour d’autres encore, dont je suis, l’objectif de l’égalité des sexes doit être poursuivi avec l’assentiment des hommes.[3], vous faites preuve d’une confiance impressionnante en la bonne fois des hommes, et vous accomplissez un acte rhétorique sophistiqué : d’une part, en refusant la lecture systémique des féminismes que vous dites radicaux, vous pointez du doigt l’homme individuel qui commet, vous ne le nierez pas, de trop nombreuses violences contre les femmes, et par la suite, vous nous dites que l’homme n’est pas l’ennemi et que nous devons lutter pour l’égalité avec son assentiment. Où tombe donc cette responsabilité, que vous refusez tant à la société française qu’aux individus ? Sur les épaules des femmes, des féministes radicales anti-sexe relativistes qui tiennent les pauvres hommes d’État en otages à leur propre bien-pensance.

Ne vous en faites pas, Madame, ceci est typique des personnes qui bénéficient d’un rapport de domination ; tout comme les blancs aux USA aimaient tellement, dans les années 60, considérer que les problèmes de relation entre eux et les noirs venaient des noirs trop radicaux; vous aimez accuser les féministes « radicales » de pourrir leurs relations avec les hommes. Comment, précisément, vous, qui êtes une femme, bénéficiez du sexisme ambiant est une question intéressante, à laquelle nous reviendrons.

Quand vous niez la réalité du sexisme bien français, vous faites preuve non seulement de malhonnêteté intellectuelle, mais de violence envers les femmes. Vous êtes privilégiée, Madame Badinter. Vous êtes riche ; vous venez d’un milieu protégé ; vous êtes blanche. Vous êtes même, selon Marianne, « l’intellectuelle la plus influente de France[4]. Nous vous en félicitons, mais nous vous demandons quand-même alors de nous expliquer pourquoi la France, Votre France, où votre influence est infiniment plus grande que celle des écologistes, que celle des musulmans (dont le capital social et économique total ne fait pas le vôtre), que celle des prudes et des mères, connaît le meurtre d’une femme par son « compagnon » tous les quatre jours ; une sous-représentation criante des femmes dans les Assemblées ; une inégalité salariale de 25% ; et plus de 10 000 viols déclarés par an[5]. Sans parler des crimes qui vous passionnent tant, tels que les crimes d’honneurs, l’excision, les mariages forcés, sans même parler des banlieues. Pour une fois, parlez-nous de votre France, de la France de Publicis, et expliquez-nous pourquoi votre France, que vous représentez si bien, où vous avez tant d’influence, est si sexiste ?  N’est-ce pas votre France, Madame ? Vous vous inquiétez de l’influence des féministes prudes et anti-sexe, d’un naturalisme écologiste, d’un communautarisme politique, d’une bien-pensance qui félicite ces trois, mais où est cette France que vous nous dépeignez, où [les politiques] sont tétanisés par la bien-pensance féministe et crèvent de trouille à l’idée de passer pour des machos, donc des salauds et des réactionnaires.[6]? Ne sommes-nous pas, nous les jeunes femmes, sommées d’être sexuelles, de se plier aux désirs masculins, par la publicité, par exemple ? Ne sommes-nous pas priées, par ces mêmes médias, de consommer avec une cécité absolue des dégâts que cette consommation entraîne pour notre planète ? Les religions ne sont-elles pas suffisamment stigmatisées pour vous convenir ? Les femmes voilées ne sont-elles pas suffisamment marginalisées ? Vous déplorez que en dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité.[7], mais rassurez-vous Madame, vous ne vous situez certainement pas à contre courant. La laïcité est sauve ; quant à la neutralité politique, petit addendum de la formule que l’on oublie si souvent, là vous avez du travail, à commencer par vous-même.

Dites-nous, Madame, la France, ne vous appartient-elle pas ?

C’est votre France, Madame Badinter, une France qui vous correspond parfaitement ; une France où on a la grande chance de ne pas devoir réfléchir à ce qui nous rend libre et heureuse.x, car l’État, les entreprises, et les intellectuel.le.s influent.e.s sont là pour nous fournir ces réponses. Nous vous suivons quand vous dites qu’il faut prendre acte de la diversité des femmes et de leurs désirs. Sinon elles vont le payer cher.[8], mais où est la place pour cette diversité dans votre philosophie ? Prenons acte, nous sommes diverses. Tant que nous vivons en votre Europe, nous payerons chère cette diversité, en effet.

Vous n’êtes donc ni championne de l’égalité, ni de la justice, mais d’un simulacre de ces deux.

Vous êtes, certes, en quelque sorte experte de la notion d’égalité. Nous devons vous l’accorder étant donné votre manipulation discursive aisée de ce concept qui est pourtant lourd d’une histoire humaine marquée par la souffrance des masses au profit de la jouissance de quelques-un.e.s ; de ce terme qui est sujet à interprétation, de cette balle de bowling sémantique avec laquelle vous jonglez pourtant comme s’il s’agissait d’un ballon de plage. Cet exploit s’explique bien par un dégonflement total d’un concept qui nous est cher, plutôt que par une réelle maîtrise de ce que veut dire une société égalitaire. Parlons des français riches, blancs et laïques, des Hommes de pouvoir, et votre philosophie est entièrement adéquate. Si la justice et l’égalité sont réservées à cette classe: qu’on vous invite, qu’on vous honore, qu’on vous écoute! Si par contre, comme nous le prétendons, la justice et l’égalité sont pour tou.te.s, ce n’est certainement pas vous que l’on doit inviter pour nous donner des leçons, mais celles et ceux qui savent ce que c’est d’être différents.es de vos normes, d’être exclus.es, dans votre France.  

Ce vendredi, nous attendons donc que vous nous éclaircissez ces points. Serait-ce trop vous demander  de parler d’un autre domaine dont vous êtes experte, celui de la publicité ? De parler du rôle qu’elle joue dans l’élaboration des normes sexistes ou dans la banalisation de l’objectivation des femmes ? De toucher un mot sur les 1,4 milliards de dollars que votre rôle « non-fonctionnel » chez Publicis vous vaut[9] ? Ah, nous oublions, vous préférez rester silencieuse [10], quand on vous interpelle là-dessus. Et quand vous parlez d’allaitement, pratique que vous condamnez, pourriez-vous mentionner que Nestlé, vendeur de lait en poudre, est un des principaux clients de Publicis? Quand vous condamnez les « mères écolos », étalant votre dédain envers les couches réutilisables, n’oubliez-vous pas de préciser que vous faites votre argent sur les ventes de produits jetables?

 Certain.e.s vous accusent d’incohérence, mais nous vous trouvons parfaitement cohérente : faire vendre est votre business ; en tant qu’« intellectuelle la plus influente de France », vous êtes très bien placée pour créer les conditions adéquates pour enrichir vos clients. La société telle que vous l’imaginez est faite de femmes et d’hommes qui remplacent les aspects de leur vie qui ne sont pas rentables par la consommation. Gaïa, Allah, Yahvé, ainsi que tout principe philosophique qui encourage à réduire ses contributions aux recettes d’Unilever, de Procter et Gamble, de Nestlé, de H&M vous semble aberrant. Lorsqu’une journaliste de Elle vous demande en quoi les devoirs maternels nous encombrent, vous répondez la chose suivante: En ce qu’ils nous placent face à un conflit insurmontable. D’un côté, nous sommes dans la société du « moi d’abord », de l’hédonisme et de l’individualisme. De l’autre dans une société qui ne cesse d’alourdir les devoirs maternels : « l’enfant d’abord » [11] Réponse qui résume très bien votre grande philosophie, finalement plus pragmatique que vos penchants kantiens ne laisseraient croire.

Aaah! ce moi-d’abord, cet hédonisme, cet individualisme, voilà des choix honorables, des choix qui font vendre ! Voilà des choix que toute personne s’étant faite milliardaire grâce à la publicité, triste labyrinthe fait de miroirs et scènes réelles de notre société maladive, sexiste, raciste, inégalitaire et injuste, se doit de prôner. Ce n’est donc pas une championne de la justice et de l’égalité que nous honorerons à l’ULB ce 20 septembre, mais une femme d’affaires d’un acumen stratégique imparable, qui réussit même à se faire passer pour une philosophe, dont les discours appuient les dogmes et pratiques majoritaires, tout en se faisant passer pour subversifs. En ces temps de marchandisation croissante de l’enseignement, vous faire honneur, Madame Badinter, n’est pas inapproprié ; c’est une occasion de plus pour vendre nos âmes au capital, à son ordre social et à ses discours pseudo-humanistes. Que les choses soient dites. Pensez-y.

 

Eleanor Miller, pour le CFULB


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4 thoughts on “Adresse à Elisabeth Badinter et à celles et ceux qui l’écoutent volontairement

  1. Très bien vu.

    (Ce serait mieux encore sans les trop nombreuses fautes d’orthographe – dans substantifs simples pourtant – ici présentes, que des Universitaires ne devraient pourtant plus commettre…)

    E.Badinter exprime une vision de classe (bourgeoise), point.

    Le sexisme, ce racisme structurel et violent qui fonde les sociétés (occidentales ou autres), la marchandistion de l’humain, la femme-objet si répandue, celle qui veut et doit plaire à l’homme et ses désirs esthétiques, l’homme – ce genre privilégié, celle qui obéit aux dictats explicites e t implicites (haine de soi, sens introjeté de l’infériorité et de son propre corps jugé et jaugé en permanence comme dysfonctionnel, mauvais, pas aux normes, bref, anormal, etc… ), elle les escamote.

    Le système d’une vision de privilégiée sociale (au lieu de droits égaux), c’est son dada.
    Pas révolutionnaire mais totalement « bourgeoise » (sens politico-économique) ayant intégré les réflexes de l’ancienne aristocratie privilégiée (la Révolution Française se disait vouloir abattre les privilèges).
    (On sait ce qu’il advint d’Olympes de Gouge).

    Il s’agit toujours de ce même discours de nanties qui, telles Mme de Sévigné ou la Comtesse de Ségur, se permettent de discourir et de généraliser leur situation sociale à l’ensemble de la société.

    Bref, du capitalisme ravageur qui se vend grâce à ces « philosophes » auto-déclarés, tel que le subit le société en permanence et dans tout.

    Classe sociale, « bourgeoise », c’est ainsi que fonctionnait mon arrière-grand-mère de la haute bourgeoisie (propriétaire d’usine et la dirigeant, même au 19è siècle).

    Il fut un temps en France (il y a des siècles) où les femmes bien nées avaient des nourrices à la campagne chargées d’allaiter à leur place. C’est de cet habitus que vient le laïus d’E.Badinter : ultra riche (et capitaliste) et tout au service de marchands de soupe globale.
    Les pauvres? Facile, cela n’existe pas! Dans la bourgeoisie, l’on fonctionne comme cela : les problèmes n’existent pas, et si quelqu’un s’en plaint, c’est par soi-disant « victimisation maladive » (ou bien « ratage personnel », l’individu étant systéatiquement remis en question et jamais la structure sociale…) Simple, facile et hop, disparu.Résolu. (tu es coupable, le mea culpa doit être intégré et intériorisé).

    Ce genre de mentalité est typiquement – sociologiquement et socialement – conservateur bourgeois.

  2. Merci !!!! C est tellement vrai et bien écrit !
    Cette femme et surtout la place que les média lui laisse m’ inssuporte !!!

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