Pourquoi nous sommes solidaires avec nos sœurs voilées dans leurs luttes pour leurs droits fondamentaux

Quand des femmes ciblées par des violences s’organisent en collectif pour dénoncer et déconstruire ces violences, un seul mot d’ordre : solidarité. Nous devons donc solidarité aux luttes autogérées pour le droit à porter le voile sans être discriminée et violentée. La victoire de ces femmes sera une victoire féministe, dont les retombées sont tout aussi importantes pour moi, féministe blanche athée, que celles d’autres luttes associées plus traditionnellement au féminisme occidental, telle que le mouvement pro-choix. En effet, aucune femme n’est libre tant que les choix d’autres femmes sont restreints, même s’il s’agit de choix qu’elle-même ne ferait pas. Etre libre, c’est avoir des possibilités car avoir des possibilités transforme destin en choix et femme-objet en sujet.

Pour faire une analogie qui n’en est pas une, parlons d’IVG. J’espère ne jamais devoir recourir à l’IVG, mais je me battrai de toutes mes forces pour ce droit. Enceinte, à 18 ans, dans des circonstances très difficiles, sans capital économique ou social, j’ai choisi de garder mon enfant. Je ne voulais pas avorter, donc dans les faits, mon destin aurait été le même, transposé à un pays où ça m’aurait été interdit. Même destin, mais, si ça m’avait été interdit, l’ontologie même de ma fille en aurait été affectée ; d’une « grossesse non-voulue », imposée, à un enfant voulu. Ce passage se fait via la possibilité d’avorter et est symétrique, affectant tous les choix de la sorte, quelles que soient les décisions prises.

Je n’ai pas de raisons ou d’envie de me couvrir les cheveux, mais ça ne change pas le fait que ça m’est interdit. Tant que de telles décisions sont prises par d’autres que les concernées, nos éventuelles libertés ne sont que contingentes, des conséquences accidentelles de notre conformisme aux attentes des pouvoirs. Je corresponds à la définition belge de la femme libre, aujourd’hui, mais la liberté que je connais du fait de ceci est une liberté tronquée et chimérique. En parallèle, celles qui ne correspondent pas à cette définition sont discriminées par nos institutions, connaissent la précarité financière, sont violentées et marginalisées par nos institutions et par nos paires. Comment pourrions-nous accepter cette situation ? Comment, en tant que féministes, pourrions-nous nous réjouir de nos privilèges, en attendant qu’ils nous soient retirés, et voir nos sœurs fragilisées, tous les jours un peu plus ? Comment croire en cette fameuse liberté dont nous sommes si fièr.e.s chez Nous face à ces réalités ?  

La liberté, en tant que but ultime des luttes citoyennes, est un concept imparfait, un terme qui n’a jamais le même sens d’une bouche à l’autre. Comment savoir ce vers quoi nous tendons donc, ce pour quoi nous nous battons ? Le dénominateur commun de toute liberté que nous connaissons est la participation active à la détermination de son destin, le choix. Une condition sine qua non de cette participation active est la possibilité de pouvoir exprimer ses choix sans qu’on les remette en question, en étant respecté.e. dans sa capacité d’agent.e. Si vous prétendez vouloir m’aider, et je vous dis ce que je veux, ce qui fait ma liberté, vous me devez de respecter ma parole et le choix qu’elle exprime. Si je dis que je choisis de me couvrir les cheveux et vous me l’interdisez, vous êtes un agent actif de ma domination ; vous retirez de ma liberté, que votre discours soit celui d’un noble chevalier qui abattra, avec ma coopération, le monstre qui m’enferme, ou celui de ce monstre qui s’assume.

Ce changement ontologique, de situation en choix, est un aspect essentiel de la lutte féministe. Ce n’est pas ce que nous faisons qui fait de nous des femmes libres, mais comment nous y arrivons. Ainsi, la liberté d’une femme est la contrainte d’une autre ; la soumission de l’une, la subversion de l’autre. Etre libre, c’est pouvoir choisir et être respectée comme agent.e choisissant.e. Voilà une définition de notre but qui est imparfaite, mais qui, comme guide d’action, permettra à tou.te.s de trouver leur compte et de faire enfin résonner leurs voix dans les halles du pouvoir. Voilà une fin noble pour laquelle se battre.

Pour ces raisons, le Cercle Féministe soutient les luttes des femmes pour le droit à porter le foulard, sans réserves. Dans cette optique, nous avons participé à l’action Bruxelles met les voiles, de ce dimanche 26 aout, menée par l’Encre des Voilées. Cette action a pour résultat un très beau montage, disponible à http://recitsdunevoilees.over-blog.com/quand-bruxelles-met-les-voiles qui appelle à réfléchir sur les frontières entre Nous et Elles. Nous avons donc participé de plein cœur et nous souhaitons ici expliquer pourquoi.   

« Nous sommes toutes des femmes voilées », voilà une phrase qui résume bien notre solidarité avec elles. Cependant, elle est à nuancer, car dans une de ses lectures, elle nie les écarts d’expérience entre nous et elles, et c’est précisément ces écarts d’expérience que nous dénonçons. En ce qui concerne notre expérience, nous ne sommes pas toutes des femmes voilées.

Nous ne connaissons pas les stigmatisations qui leur sont propres. Quand nous nous présentons pour un entretien d’embauche, l’employeur ne lit pas sur nos fronts que nos valeurs sont anti-belges. Si nos seins, nos vêtements, la coupe de nos cheveux, lui fournissent quelques informations sur notre performance professionnelle, notre apparence ne dit pas que nous sommes soumises ; ou pas trop en tout cas ; ou pas à un autre que l’employeur et ses paires. Nous ne passons pas pour de dangereuses ennemies de l’Etat et de la laïcité qui lui est chère ; nous passons pour des femmes, moins individuelles que les hommes, certes, mais définies par cette seule caractéristique qui est notre genre, nous laissant plus de marge d’individualité que la sous-catégorie des femmes nommée « les femmes musulmanes ».

Si nous avons participé à l’action, ce n’est certainement pas parce que nous croyons que le simple fait de porter un voile le temps d’une photo nous confère une connaissance de cette situation ou réduit l’écart énorme entre nos expériences et les leurs. Si nous avons participé, c’est parce que nous voulions contribuer à un appel esthétique à la solidarité qui dénonce cet écart d’expérience en la rendant invisible le temps d’une photo. Nous souhaitions dénoncer la réalité qui fait que, donnés un nom, une religion, une pratique, une couleur de la peau, nous pouvons prédire avec certitude certaines réalités économiques et sociales qui sont le fait de notre Etat et de sa société. C’est ce déterminisme que nous souhaitions dénoncer en brouillant la frontière entre nous et elles, pour un instant remise en question par le pouvoir de l’esthétique.

Nous sommes par essence ni voilée ni dévoilée, ni femme, ni homme. Montrez-moi votre sexe et votre tête, je ne saurai vous dire qui vous êtes. En ce sens, voilées ou pas, nous sommes tou.te.s, pas les mêmes, mais plutôt  tout aussi inconnues l’une que l’autre. Par contre, montrez-moi votre sexe et votre tête, et je saurai vous dire quelles violences vous risquez, quelles stigmatisations vous guettent. En ce sens, nous ne sommes certainement pas toutes des femmes voilées, nous sommes leurs sœurs privilégiées qui tentons de conscientiser le caractère arbitraire et violent ce ces privilèges afin de le dénoncer.

Nous appelons donc tou.te.s à brouiller ces pistes entre nous et elles, avec tous les outils qui sont à disposition, afin de montrer que ces pistes, qui sont celles qui mènent les monstres de Trappes, d’Argenteuil, de Stockholm, de Bruxelles vers leurs victimes, n’ont de réalité autre que celle que nous leur conférons en les laissant guider nos actions. Nous ne sommes pas toutes des femmes voilées, mais entre elles et nous, entre stigmatisé.e.s et privilégié.e.s, il n’y a que contingence historique, et l’histoire, nous la construisons ensemble, tous les jours, tou.te.s. A nous donc de la changer.

Eleanor Miller

 

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3 thoughts on “Pourquoi nous sommes solidaires avec nos sœurs voilées dans leurs luttes pour leurs droits fondamentaux

  1. Désolé si j’ai été trop « directe  » lors de mon commentaire ci dessus, mais il faut le prendre comme un coup de gueule résultat d’un trop-plein à force d’entendre proférer des bêtises fatales, même si bien-intentionnées, et non comme un message agressif ou insultant. Alors mes excuses à ceux et celles que j’aurais pu heurter.

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